Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 17 septembre 2017

Au service de Sa Majesté - O.H.M.S., Raoul Walsh ( 1937)

Accusé d'un crime qu'il n'a pas commis, Jimmy Tracy, un mauvais garçon new-yorkais, fuit en Angleterre en empruntant l'identité de sa victime présumée, un Canadien. Sur place, il se retrouve presque malgré lui enrôlé dans l'armée britannique. Il rencontre Bert Dawson, militaire de carrière. Tous deux aimeraient conquérir le cœur de Sally Briggs, la fille du sergent-major. Mais lorsque les combats font rage, l'amitié et la solidarité prennent le dessus.

O.H.M.S. constitue pour Walsh un diptyque anglais avec Les Deux aventuriers tourné la même année. C'est un opus mineur mais plutôt attachant qui annonce certaines œuvres à venir, le final guerrier et exotique préfigure ainsi un peu Aventures en Birmanie (1945) et surtout la formation guerrière et sentimentale du héros fait penser à ce que sera Le Cri de la victoire (1955). On y suivra les aventures d'une petite frappe accusée de meurtre à tort et forcée de fuir en empruntant l'identité d'un canadien engagé dans l'armée britannique. Le film doit grandement à l'abattage de Wallace Ford trimballant sa gouaille new yorkaise des espaces urbains malfamés à la rigueur de l'armée anglaise et des mœurs britanniques pondérées. La discipline militaire alterne ainsi avec l'assiduité amoureuse dans un beau contraste entre l'ouverture montrant notre héros en véritable goujat infréquentable et l'exil qui le transforme en être plus respectable.

Le triangle amoureux complice et rieur entre Ford, Anna Lee et John Mills offre quelques moments amusants, Walsh s'amusant dans les registres de la comédie romantique et de régiment. Cela reste néanmoins grandement cousu de fil blanc dans le déroulement et pour retrouver l'énergie de Walsh il faut compter les morceaux de bravoures épars du récit. L'ouverture dans une salle de jeu lugubre virant à la violence sèche (et un relent de racisme asiatique) démontre toute l'efficacité du réalisateur et surtout la bataille finale avec son armée chinoise anonyme et son siège épique amène enfin l'ampleur et l'émotion attendue pour une belle rédemption de Wallace Ford. Un petit Walsh mais pas déplaisant.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening

vendredi 15 septembre 2017

Remorques - Jean Grémillon (1941)

A bord du remorqueur le Cyclone, le capitaine André Laurent risque sa vie tous les jours, pour sauver celle des autres. Il est marié à Yvonne, qui souhaite qu'il quitte ce métier. Celle-ci lui cache sa grave maladie. Le capitaine Laurent, doit quitter précipitamment la noce d'un de ses marins pour porter secours au cargo Mirva, laissant sa femme Yvonne et la mariée. Le sauvetage, après quelques péripéties, va réussir et les passagers sont secourus. Au matin, le Cyclone remorque le Mirva. André tombe amoureux de Catherine, la femme du capitaine renégat du Mirva et elle va devenir sa maîtresse.

Jean Grémillon retrouve avec Remorques Jean Gabin, sa star de Gueule d'amour (1937) l'œuvre qui lui permit de relancer sa carrière de réalisateur. Grémillon avait enchaîné ensuite avec le succès de L'Étrange Monsieur Victor. Il pouvait ainsi soumettre à au producteur Raoul Ploquin son désir d'adapter le roman Remorques de Roger Vercel paru en 1935. La production connaîtra moult soubresauts et ce dès l'écriture du scénario. Les premiers jets écrits par Charles Spaak et André Cayatte et Grémillon plutôt fidèle au livre (soi la vengeance d'une femme témoignant contre son époux ayant escroqué des remorqueurs venus à son secours en pleine tempête) déplaisent à Gabin qui convoque Jacques Prévert pour une réécriture plus radicale. C'est une romance tragique qui est désormais au centre du récit, profitant de la réunion du mythique couple de Quai des brumes de Marcel Carné (1938), Jean Gabin/Michèle Morgan. Les ennuis se poursuivent une fois le tournage entamé puisque celui-ci est interrompu par l'entrée dans la Seconde Guerre Mondiale puis l'arrivée en France de l'envahisseur allemand. Le décorateur Alexandre Trauner et le producteur Joseph Lucachevitch (qui a repris le projet suite au retrait de la UFA dont Raoul Ploquin dirigeait la branche française) tous deux juifs quittent Paris et Jean Gabin part rejoindre Michèle Morgan à Hollywood. Grémillon une fois démobilisé termine donc le film comme il peut, renonçant notamment aux extérieurs pour les scènes maritimes filmées en studio et le tournage s'achèvera près de deux ans près le premier clap.

Dans Gueule d'amour, Jean Grémillon déconstruisait le Jean Gabin séducteur en le rendant totalement soumis et vulnérable à l'amour d'une femme indigne qu'incarnait Mireille Balin. Dans Remorques, c'est plutôt le Gabin ouvrier et chef de bande charismatique qui tombe de son piédestal. Avec ce capitaine André Laurent à la tête d'un navire remorqueur et en responsabilité d'un groupe de marin, le mimétisme avec d'autres rôles fameux se fait automatiquement. La locomotive de La Bête humaine (1938) est remplacée par un bateau, le groupe de travailleur de La Belle équipe (1936) par l'équipage de marin dont la subsistance dépend du brio de Gabin. Le film s'ouvre donc sur une scène célébrant cette communion ouvrière à travers le mariage d'un des marins mais exprime aussi les angoisses étouffées de ce dangereux métier pour les couples, l'attention passant des jeunes mariés à André et son épouse Yvonne (Madeleine Renaud) lasse de cette existence.

Une violente tempête vient d'ailleurs interrompre les festivités et André y perdra matériellement face à un navigateur escroc (Jean Marchat) tout en gagnant en tombant amoureux de Catherine (Michèle Morgan), l'épouse de ce dernier. Cette entrée en matière symbolise ainsi l'adrénaline et le renouveau permanent que constituent les périlleux sauvetages pour André, fuyant et repoussant constamment les demandes de son épouse aspirant à une vie plus casanière. Jean Grémillon donne à la fois panache et sens des responsabilités à Gabin, l'assurance en mer du héros se conjuguant à un caractère paternel pour ses hommes sur terre notamment le personnage de mari cocu et raillé qu'incarne Charles Blavette. Ainsi malgré la mélancolie de Madeleine Renaud, le caractère d'André s'équilibre entre sa nature aventureuse et responsable (l'emploi de son équipage dépendant de son maintien en tant que capitaine).

Tout volera en éclat avec la passion d'André pour Catherine. Grémillon amène pourtant ce trouble progressivement, en dépouillant visuellement André de ses responsabilités. Lors de leur première rencontre en plein sauvetage, André rabroue avec gouaille Catherine, tout obnubilé qu'il est par sa tâche et la ramène sans ciller à son époux corrompu qu'il allongera d'ailleurs d'un coup de poing. La rencontre inopinée en tête à tête, la ballade sur une plage déserte puis la visite d'une maison vide déleste André de ce qu'il représente (un capitaine, un ami et un époux) et le laisse démunis face à ce qu'il est aussi : un homme capable d'amour et de désir. Gabin exprime cette vulnérabilité avec une plus grande subtilité que dans Gueule d'amour et Jean Grémillon n'en fait pas cette fois une déchéance impudique pour l'acteur. Les silences, la gouaille virile perdue et l'agressivité inopinée pour masquer l'émergence d'une sensibilité enfouie, Gabin révèle tout cela dans une grande pudeur que Grémillon se charge de magnifier. Les mots qu'il ne sait trouver, Catherine l'incite à les exprimer par le geste en lui susurrant un langoureux embrasse-moi, leur disparition hors-champ puis l'ombre des nuages survolant la plage illustrant l'ellipse de leur étreinte.

En redevenant homme, André laisse aussi son environnement lui échapper, basiquement en ne souciant pas assez vite de sa mission maritime et tragiquement en ne voyant pas la maladie de son épouse. Grémillon crée une sorte de parallèle entre l'épouse et l'amante par la photo d'Armand Thirard. Dans les dernières scènes la photo de Thirard éclaire le visage et le regard de Michèle Morgan dans une chambre pourtant privée d'électricité par la tempête, laissant vibrer la passion tandis que l'ombre de la pièce isole mais affirme aussi le destin impossible de cette union. Dans la scène suivante où Gabin est au chevet de Madeleine Renaud, l'ombre inonde le visage de celle-ci pour révéler un avenir tout aussi impossible mais dans une pulsion de mort. Le final aux accents religieux (que Prévert n'aimait pas) réduit et condamne ainsi Gabin à son seul sacerdoce des mers, et seules ses larmes se mélangeant à la pluie tombante l'autorise encore à révéler ses failles d'homme.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Mk2

lundi 11 septembre 2017

Dodes'kaden - Dodesukaden, Akira Kurosawa (1970)


Le film conte la vie de marginaux autour d'un bidonville. On suivra Rokuchan, jeune garçon se prenant pour un machiniste de tramway, dans les bas-fonds de la ville où il rencontrera bon nombre de personnalités avec leurs problèmes : folie, pauvreté, inceste…

Dodes’kaden est un film qui arrive près de cinq ans après Barberousse (1965) dans la filmographie d’Akira Kurosawa. Ce dernier constituait un film-somme et le pic de sa collaboration avec Toshiru Mifune, concluant la première et plus célébrée période de son œuvre. Conscient de cet aboutissement, le réalisateur décidait de modifier ses méthodes de travail pour ses films suivants notamment en usant de la couleur. Le projet Runaway Train devait être sa première grande production internationale avec ce récit de course-poursuite ferroviaire en territoire enneigé avec un tournage prévu au format. Seulement Kurosawa ne s’entend pas avec ses producteurs américains qui privilégient le noir et blanc et son refroidis par ses méthodes de travail méticuleuses. L’aura du réalisateur est ainsi ternie par une réputation d’ingérable confirmée avec  Tora ! Tora ! Tora !, ambitieuse coproduction entre la Fox et le Japon sur Pearl Harbor dont il doit mettre en scène la partie japonaise.  Ses méthodes de travail peu compatibles à une grosse production hollywoodienne seront sources de dépassements de budget et il sera renvoyé après trois semaines de tournage au profit de Kinji Fukasaku et Toshio Masuda. Ces déconvenues le marqueront durablement et Dodes’kaden est l’occasion pour lui de prouver qu’il peut signer un projet formellement ambitieux tout en respectant son budget. Nombre de ses pairs le soutiennent dans cette reconquête en étant coproducteurs comme Kon Ichikawa, Keisuke Kinoshita et Masaki Kobayashi.

Le film est l’adaptation de Quartier sans soleil de Shūgorō Yamamoto, auteur déjà prisé par Kurosawa dans Sanjuro (1962) et Barberousse. C’est aussi une nouvelle fois pour Kurosawa l’occasion de traiter du sujet de la pauvreté abordé dans L’Ange Ivre (1948), Les Bas-fonds (1957) et Barberousse. La misère constitue pour Kurosawa un mal social mais également pathologique, l’environnement sinistre finissant par avoir des répercussions psychologiques sur les démunis. C’est une réflexion proche de celle qu’aura Ettore Scola dans son fameux Affreux, sales et méchants (1976) mais Kurosawa ne se focalise pas sur la seule monstruosité possible pour un ensemble plus surprenant. 

Dans un bidonville hors du temps, divers individus cherchent à échapper à la misère chacun à leur manière. L’ouverture nous montre ainsi la folie douce du jeune Rokuchan (Yoshitaka Zuschi) traversant la décharge en se prenant pour un machiniste de tramway, indifférent au désespoir de sa mère et aux moqueries des enfants. Kurosawa façonne un décalage entre le refuge de cette folie et le désespoir de l’environnement, la bande-son accompagnant la gestuelle et les bruits du tramway tandis que le personnage dévale les lieux de façon exaltée.  Cette dichotomie entre comportement grotesque et misère palpable prend plusieurs visages, l’innocence amusée prenant le plus souvent un tour monstrueux.

Le refuge alcoolisé de deux époux indigne les amènent à échanger leur foyer voisin, la différence ne se faisant plus à leurs yeux avinés et ni pour leurs épouses lasses de ces errements. Ce même décalage entre dénuement et candeur se retrouve avec ce mendiant (Noboru Mitani) et son jeune fils (Hiroyuki Kawase) dont il ne fait miroiter un ailleurs que par l’imagination (la demeure évolutive à l’architecture insensée) mais le maintien jusqu’au drame dans cette condition. Mais cela n’est rien comparé aux figures plus explicitement monstrueuses tel ce beau-père (Tatsuo Matsumura) incestueux, la pauvreté désagrégeant moralement, physiquement et psychologique ses victimes notamment cette nièce de plus en plus fantomatique. Visuellement Kurosawa excelle à jouer de l’hébétude enfantine de ses personnages, altérant la fange qui les entourent. L’usage de la couleur est volontairement peu subtil, le réalisateur ne jouant pas sur la gamme chromatique de sa pellicule et préférant donner des couleurs criardes à des éléments de décors et/ou costumes – les maisons rouges et jaunes grossièrement badigeonnées des deux alcooliques. 

Ce parti pris devient de plus en plus marqué au fil du récit avec des arrière-plans abstrait et théâtraux. Les couchers de soleil et nuit étoilées se réduisent ainsi à un mur peint, les contours enfantins des dessins ayant surpris les collaborateurs de Kurosawa connaissant son talent de peintre. C’est pourtant là l’essence du propos, la réalité n’offrant aucune vraie échappatoire (l’ultime entrevue entre la nièce et le vendeur à vélo), autant l’entourer de ses ornements naïfs pour la supporter. Etre conscient condamne à une douleur insurmontable à l’image de cet époux inconsolable, même avec la repentance de sa femme. Le film se conclut donc ainsi logiquement comme il a commencé, par la cavalcade de notre conducteur de tramway. Akira Kurosawa réussi à réellement se réinventer mais l’esthétique radicale (annonçant pourtant d’autres réussites plus nanties comme Ran (1985)) sera source d’un échec commercial dont il aura bien du mal à se remettre. 

 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Wild Side


dimanche 10 septembre 2017

La Cité sous la mer - The City under the Sea, Jacques Tourneur (1965)

Côte des Cornouailles au début du XXe siècle. Partis à la recherche de Jill Tregellis, une jeune Américaine, ses amis se retrouvent dans une cité engloutie, dirigée d'une façon despotique par Sir Hugh…

Cet ultime film de Jacques Tourneur est une production American International Pictures, compagnie initiatrice de la série d'adaptations à succès d'Edgar Allan Poe signée Roger Corman et interprétée par Vincent Price en ce début des années 60. City under the sea apparaît plus comme une production opportuniste surfant sur cette vague puisqu'elle brode toute une intrigue autour du poème éponyme (récité dans une scène du film) de Poe. On doit initialement le script est à Charles Bennett que les producteurs James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff convoquent en Angleterre pour une réécriture mais sans lui payer le voyage. Devant le refus de celui-ci, ils font donc remanier le scénario par Louis M Heyward qui y rajoute une dimension comique trop prononcé (au désarroi des comédiens convaincus par le scénario initial de Charles Bennett) notamment le personnage de David Tomlinson et sa poule domestique.

Le résultat sera un curieux mélange entre épouvante gothique et film d'aventures fantastique un peu dans l'esprit de She produit par la Hammer cette même année. Il est donc ici question de cité sous-marine oubliée sous les côtes des Cornouailles, d'un Vincent Price terré sous les mers victimes d'une malédiction mystérieuse et d'un trio de héros tentant d'échapper à ses griffes. L'élément romanesque (Jill (Susan Hart) sosie de l'épouse disparue de Vincent Price) est trop survolé et certains raccourcis narratif assez grossiers. Néanmoins le charme exotique et désuet opère notamment grâce au savoir-faire de Jacques Tourneur et à une belle direction artistique Frank White. Les époques et architectures se bousculent dans les visions de cette cité sous-marine à laquelle Tourneur avec de modestes moyens (les scènes de plongée un peu cheap notamment les créatures marine) donne une belle ampleur, bien aidé par la photographie bariolée de Stephen Dade.

L'humour ne fonctionne pas si mal, le cabotinage de David Tomlinson étant compensé par le premier degré et l'énergie de Tab Hunter ainsi que le charme de Susan Hart (dont le décolleté pigeonnant n'a rien à envier aux Scream Queens de la Hammer). En dépit d'un creux un peu bavard en milieu de film, l'ensemble se laisse donc voir sans déplaisir et Jacques Tourneur conclut sa belle filmographie de la plus honorable des manières.

 Visible en ce moment dans le cadre de la rétrospective Jacques Tourneur à la Cinémathèque française

vendredi 8 septembre 2017

La Soif de la jeunesse - Parrish, Delmer Daves (1961)

Après la mort de son mari, Ellen McLean, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Parrish, accepte un poste d'éducatrice dans une plantation du Connecticut. Sur place, elle est chargée de l'éducation de l'excentrique Alison, la fille de Sala Post. Pour des raisons d'élémentaires convenances, le maître des lieux demande à Ellen que son fils s'éloigne de la maison, afin de ne pas perturber l'éducation de sa fille. Le jeune Parrish se retrouve alors tous les jours dans les plants de tabac en compagnie de Sala qui lui apprend les rudiments du métier. Mais le soir venu, le jeune homme est libre d'organiser son emploi du temps : il fait alors la connaissance de la ravissante Lucy...

Sur le tournage du western La Colline des potences (1959), Delmer Daves est victime d'une attaque cardiaque qui l'empêche de terminer le film, les dernières scènes étant réalisée par l'acteur Karl Malden. Ce sera la dernière incursion de Daves dans le western, sa santé fragile ne lui autorisant plus ce type de tournage harassant. Le réalisateur va alors se réinventer avec une série de mélodrames à succès où casting juvénile et thèmes sulfureux constitueront des sortes d'ancêtres du teen movie. A Summer Place (1959) lance le cycle et sera un triomphe au box-office, en plus d'être le film de la rencontre avec le jeune Troy Donahue qui sera l'acteur fétiche de cette série de film. A Summer Place était une œuvre dans traitant avec audace de l'attrait pour la sexualité chez les adolescent tout en évoquant le fossé de communication parent/enfant dans la lignée d'œuvres comme La Fureur de vivre (1955), La Fièvre dans le sang (1961) le tout baigné de l'esthétique des mélodrames provinciaux 50's à la Peyton Place (1957) ou Douglas Sirk.

Parrish (adapté du roman de Mildred Savage) tout en étant doté des même éléments se montre cependant bien plus ambitieux. Les tiraillements du désir participent ainsi à la construction du jeune Parrish (Troy Donahue) et du tour qu'il souhaite donner à sa vie. Il accompagne sa mère (Claudette Colbert) employée pour surveiller Alison (Diane McBain) la fille de l'exploitant de tabac Sala Post (Dean Jagger). Chacune des figures féminines attirant Parrish représentent ainsi une destinée plus ou moins enviable et constituant le dilemme moral du personnage. Alison est une jeune femme intéressée et dévergondée qui méprise ce milieu rural et voit les hommes comme des objets à s'approprier. La fragile Lucy (Connie Stevens) représente elle la faille d'un caractère tendre mais faible qui l'amène à se donner à tous les hommes.

Enfin Paige (Sharon Hugueny) fille de l'impitoyable propriétaire terrien Judd Raike (Karl Malden) par son caractère raisonnable et sa douceur symbolise un contrepoint positif au milieu hostile où elle a grandie. Claudette Colbert représente presque un pendant mature à ces trois personnages juvéniles, puisque elle aussi cédant à cette soumission féminine à l'argent et une protection masculine imposante avec Judd Raike. Quand il s'agira d'une faiblesse de caractère chez les jeunes femmes, Claudette Colbert accepte et recherche ce déterminisme féminin injuste. Dans une moindre mesure cela existe également du côté masculin avec les fils rudoyés de Judd Raike mais ils sont moins creusés psychologiquement.

Le récit illustre ainsi les hésitations sentimentales de Parrish se conjuguant à celles plus existentielles entre l'amour de la terre et des joies de cette vie rurale par le personnage de Sala Post ou alors l'enrichissement brutal et impitoyable qu'illustre Judd Raike (formidable Karl Malden). On passera ainsi de l'apprentissage paisible de l'art de cette culture du tabac au grand air et avec une vraie rigueur documentaire aux espaces de bureaux étouffant où l'on est écrasés tout en assimilant comment écraser les autres. L'expérience du western joue toujours chez Daves par son talent à magnifier les grands espaces du Connecticut, ses compositions de plans et la photo d’Harry Stradling Sr. nous offrant de beaux tableaux champêtres. La stylisation intervient lors des intérieurs ou des scènes nocturnes, la pénombre abritant le désir et le rendant plus brûlant (Parrish et Lucy dans la grange, Alison s'introduisant dans la chambre de Parrish) et les gros plans s'auréolant d'effets diaphanes pour souligner le trouble (Lucy passant de la pommade à Parrish, la première rencontre d'Alison et Parrish).

Les dialogues sont étonnement directs pour évoquer la sexualité (notamment entre Parrish et sa mère qui le met en garde) et les situations assez provocantes, jouant autant sur la sensualité prédatrice et agressive d'Alison que celle plus langoureuse de Lucy. Connie Stevens est excellente en dégageant un sex-appeal perturbé, comme si la seule manière de se faire aimer était cette impression d'être offerte à l'autre dans l'attitude et les dialogues. Malgré ces audaces le film n'en conserve pas moins une dimension morale qui l'ancre encore dans les années 50 puisque c'est la jeune et innocente Paige (en couettes et en vélo pour sa première apparition), celle qui aime à distance (épistolaire ou en voyant Parrish se coller à une autre) et ne cède pas physiquement (tous les choix formels soulignant la dépravation des autres n'ayant pas cours avec elle), qui emportera le morceau tout en étant le love interest le plus lisse des trois.

L'ode aux belles valeurs terriennes se reflète ainsi avec le choix d'une compagne "pure" quand les autres se sont perdues par faiblesses de caractère ou cruauté. Heureusement la prestation volontaire et pleine de fougue de Troy Donahue dissipe cette facette moralisatrice tant on se passionne à voir le personnage se construire et s'affirmer peu à peu. Une belle réussite donc où le gigantisme révèle des préoccupations plus intimes.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans le coffret Romance Collection réunissant tous les mélos Daves/Donahue hormis A Summer Place. Doté de sous-titres français

mercredi 6 septembre 2017

Les Conquérants de Carson City - Carson City, André De Toth (1952)

À la fin du XIXe siècle, Jeff Kincaid doit superviser les travaux de la voie ferrée reliant la petite ville de Carson City à Virginia City, mais il se heurte à Jack Davis, un citoyen respecté et chef d'une bande de pillards de diligences.

Carson City est le troisième western que réalise André de Toth et sa seconde collaboration avec Randolph Scott. Si le réalisateur a déjà (Femme de feu (1947)) et fera (La Chevauchée des bannis (1959)) bien mieux dans le genre, Carson City constitue un solide et efficace divertissement. Le film met en scène l'une des figures classiques des trames de western avec le récit de la construction d'une voie ferrée entre Carson City et Virginia City, les enjeux reposant sur la résistance au changement et les tentations générées par cette innovation. Ce sont les écueils auquel se confrontent l'ingénieur Jeff Kincaid (Randolph Scott) chargé de mener le chantier. Le postulat trouve son intérêt par les petites trouvailles du script de Sloan Nibley, notamment dans la caractérisation élégante et roublarde du méchant incarné par Raymond Massey.

Le charme et la prestance dissimule sa nature impitoyable et donne quelques séquences atypique comme cette ouverture où des voleurs de diligence parallèlement à leur méfait régale les passagers d'un somptueux repas arrosé de champagne. Le chemin de fer éliminera la source de revenu facile des attaques de diligence pour ce propriétaire de mine ruiné qui fera tout pour stopper l'entreprise. Si son acolyte Squires (James Millican mine patibulaire) ne dépasse pas la brute épaisse, Massey est donc plus glaçant par ce mélange de port aristocratique et de violence détachée comme lorsqu'il abattra dans le dos un malheureux qui l'a percé.

Cela déteint sur un Randolph Scott moins taciturne et torturé que d'habitude. L'acteur perd en profondeur ce qu'il gagne en agréable attitude goguenarde et séductrice qui lui sied très bien. Son introduction en pleine bagarre alcoolisée de saloon donne le ton, cette légèreté se conjuguant à une vraie abnégation et professionnalisme dans son métier d'ingénieur. La dimension héroïque englobe ainsi une nature d'expert qui donne une grande variété dans les péripéties. Même si certains films ont montrés avec plus de détail le processus de construction de chemin de fer (Pacific Express de Cecil DeMille (1939)), le récit suit les étapes en s'opposant aux éléments, sabotages et conflits sentimentaux.

Ce dernier point pèche faute de personnages secondaires forts (Richard Webb très tiède en frère envieux, Lucille Norman jolie mais sans relief) mais dès que le film repose sur l'action et le spectaculaire l'ensemble fonctionne. L'impressionnante scène d'éboulement fait son effet, tout comme une longue scène de bagarre et surtout l'attaque de train finale et la poursuite dans les rocheuses. Jusque-là illustrateur servile et efficace, André de Toth retrouve sa violence sèche dans un beau mano à mano final. Un bon moment donc même si de Toth a bien sûr déjà fait mieux dans le genre.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

Extrait

mardi 5 septembre 2017

Évolution - Lucile Hadzihalilovic (2015)


Nicolas, onze ans, vit avec sa mère dans un village isolé au bord de l’océan, peuplé uniquement de femmes et de garçons de son âge. Dans un hôpital qui surplombe la mer, tous les enfants reçoivent un mystérieux traitement. Nicolas est le seul à se questionner. Il a l’impression que sa mère lui ment et il voudrait savoir ce qu’elle fait la nuit sur la plage avec les autres femmes. Au cours des étranges et inquiétantes découvertes qu’il fera, Nicolas trouvera une alliée inattendue en la personne d’une jeune infirmière de l’hôpital…

Onze ans après le troublant Innocence, Lucile Hadzihalilovic signait enfin son second film avec Évolution pour un résultat tout aussi fascinant. Tout comme dans Innocence la réalisatrice dépeint un espace isolé et abstrait où vivent des enfants, cadre servant une nouvelle fois une métaphore sur la puberté et le passage à l’âge adulte. Innocence en transposant la nouvelle de Frank Wedekind de 1888 aux années 60 se référait ainsi à la propre enfance de Lucile Hadzihalilovic. La préciosité des environnements, le fétichisme sur les uniformes des fillettes, leurs jeux et activités relevait donc de ce souvenir tout en l’emmenant vers un mystère plus trouble. Évolution naît également d’un souvenir d’enfance marquant pour la réalisatrice, le séjour à l’hôpital et l’opération de l’appendicite qui subit à l’âge de onze ans (âge clé dans ses deux films). Cette première expérience d’un corps touché, manipulé et « ouvert » par des étrangers irrigue le film sur différents points.

 Évolution dans cette idée du rapport aux corps est un film plus organique et sensoriel qu’Innocence. Ce sera le cas tout d’abord par son environnement avec cette île isolée et hors du temps, la photographie de Manuel Dacosse donnant à la mer, sa faune et ses falaises des contours qui semblent presque ceux d’une autre planète ou d’un univers parallèle. Il en va de même pour le cadre hospitalier où de même choix formels marqués en font un espace à la fois réaliste et cauchemardesque, la blancheur clinique des uniformes d’infirmières contrebalançant avec la texture verte oppressante des murs, les chairs à vif alternant avec les instruments médicaux vu comme des objets de tortures. Tout cela est amené progressivement dans ces lieux étranges où des jeunes garçons sont surveillés plus qu’élevés par des femmes/nymphes à l’allure uniforme et au teint pâle. L’aspect médical inquiétant est amené par les repas informes et le traitement que doivent suivre les enfants déambulant sans but sur cette île. Le héros Nicolas (Max Brebant) est pourtant méfiant est alerté par les mœurs curieuses de ces mères/geôlières à la bienveillance inquiétante. 

Tous ces questionnements se manifestent par l’image, le spectateur constant les dysfonctionnements avec son personnage principal et ceux-ci se révélant en situation et sans dialogues explicatifs. Les visions étranges (le cadavre sous-marin, l’étoile de mer au mouvement incertain), la répétitivité des situations (l’instance des femmes à faire suivre le traitement aux enfants) et la caractérisation des femmes (qui hormis Julie Parmentier et Roxane Duran semblent constituer une entité uniforme) distillent peu à peu cette inquiétude. Lorsque les garçons exprimeront une curiosité et indépendance inhérente à leur âge et transformation qui en découle, ils seront isolés et enfermés à l’hôpital car désormais mûrs à endosser leur « fonction » biologique. Cette dimension organique est donc corporellement intrusive et traumatisante pour les enfants et Lucile Hadzihalilovic multiplie les visions de chairs malmenées de façons froide ou à vif. C’est une souillure qui inverse également les genres et altère la notion d’humanité en rendant universels des maux plus spécifiquement féminins de façon inquiétante.  

L’autre intérêt du film est d’opposer cette notion organique à celle de l’intellect et du libre-arbitre. Cela s’incarne dans les deux figures féminines avec la « mère » (Julie-Marie Parmentier) froid prolongement de ce monde ou les individus et les chairs s’entremêlent dans une même agression. A l’inverse Stella (Roxane Duran) se montre curieuse de l’imaginaire de Nicolas à travers ces dessins, le stimule et l’extrait de cette neutralité oppressante. Dès lors Lucile Hadzihalilovic alterne l’imagerie clinique et uniforme des enfants cobaye avec des séquences poétiques où Nicolas s’évade avec Stella dans des créations envoutantes rattachées à ce monde sous-marin. 

Les compositions de plans majestueuses isolent Stella et Nicolas, les lents mouvements de caméra les accompagnent dans leurs pérégrinations marines et la réalisatrice capture une tendresse ambigüe synonyme de premiers émois érotiques. C’est une proposition de cinéma fantastique à la fois exigeante et laissant libre cours à l’attention et l’imaginaire du spectateur, y compris dans une conclusion muette absolument magnifique. Une continuité et un renouvellement passion des pistes amorcées dans Innocence. On espère ne pas avoir à attendre encore onze ans pour le prochain film de la talentueuse Lucile Hadzihalilovic. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Potemkine