Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 22 octobre 2017

J.J. Abrams ou l’éternel recommencement - Erwan Desbois


J.J. Abrams est sans conteste un des auteurs les plus reconnus et populaire de l’entertainment américain des 20 dernières années. Le couronnement de ce statut eu lieu lorsqu’il reprit les rênes de la plus fameuse saga de l’histoire du cinéma avec Le Réveil de la force (2015) où il donnait une suite l’univers de Star Wars. Cependant cette aura de wonderboy moderne lui est parfois contestée car contrairement à ses modèles Steven Spielberg ou Georges Lucas, Abrams semble faire toujours reposer ses productions sur des réussites préexistantes. Cela passe par les archétypes d’un genre avec l’espionnage de la série Alias, la reprise d’une franchise pour Mission Impossible 3 ou Star Trek, la réappropriation d’un imaginaire avec un Super 8 sous influence Spielberg ou encore la série Fringe et son postulat à la X-Files

L’ouvrage d’Erwan Desbois ne renie pas cette filiation/reprise inhérente à toute la production d’Abrams, mais y voit une thématique et un moteur créatif plutôt qu’une paresse de sa part. L’admiration et la déférence à ses aînés se dessine dans le parcours même d’Abrams, enfant de la balle ayant longtemps officié dans l’ombre en tant que scénariste et surtout script doctor. La renommée sera arrivée plus tardivement et d’abord grâce à la télévision. Chaque œuvre se lance ainsi dans un « à la manière de » avant de placer cette parenté au cœur même de l’œuvre, par la narration mais également dans une dimension méta. Se confronter avec harmonie ou dans le conflit à ce qui nous a précédés, à ce à quoi notre parcours et notre éducation nous prédestine, telle est la problématique des héros d’Abrams mais aussi de l’auteur lui-même à travers les modèles qu’il s’approprie. Erwan Desbois illustre ces mécanismes d’Abrams de façon passionnante en convoquant la philosophie et la notion de karma dans le cheminement des héros de la série Lost

Les trouvailles et audaces narratives de la série construisent ainsi les personnages dans cette dualité entre ce qu’ils furent et ce à quoi ils peuvent aspirer dans cet espace vierge de l’île où ils peuvent se réinventer spirituellement.  La série Alias avec ses ramifications complexe dresse la prédestination de Sidney Bristow à son statut d’espionne par ses parents et toute l’œuvre la verra affronter cet état. Les personnages d’Abrams restent irrémédiablement humain, sans réelle faculté extraordinaire ni aura d’élu (reflet de la propre modestie d’Abrams face aux monuments qu’il reprend) et l'accomplissement passe par une sagesse, une paix avec eux même propre à rétablir une forme d’équilibre dans leur univers. La colère et le ressentiment envers le passé conduit au parricide du Réveil de la force, l’expérience et la sagesse amènent la réconciliation des adultes grâce aux enfants de Super 8. Cette instabilité traverse toutes ses productions avec l’héritage pesant (pour le capitaine Kirk par rapport à son père dans Star Trek, pour le héros de Fringe face à ce même père, évidemment pour Kylo Ren dans Le Réveil de la force) dont il est difficile de se détacher. 

Abrams s’identifie ainsi par ses constantes reprises à la situation de ses personnages eux aussi sur les traces de leurs aînés. Erwan Desbois montre bien la manière de plus en plus subtile et personnelle qu’a l’artiste de faire sien les univers qu’il reprend. Cela passera notamment par des caractérisations de personnage et des postulats donnant dans l’archétype identifiable avant de l’emmener ailleurs. Dès lors Abrams s’autorise tout pour déconstruire ce qu’il a présenté, que ce soit les reset narratifs nombreux émaillant Alias, l’introduction des univers parallèles dans Fringe ou encore les timelines différentes de sa version de Star Trek. Ce dernier est d’ailleurs un bon exemple avec un premier film revisitant l’univers de Gene Roddenbery par une cohabitation déférente entre le passé (le Spock originel interprété par Leonard Nimoy) et le présent. 

Ce qui fait échapper Abrams au statut de petit malin, c’est l’implication personnelle et le cœur qu’il met à ses relectures. Erwan Desbois le dépeint de façon passionnante à travers Super 8 où l’imaginaire Amblin de Steven Spielberg sert à la fois son inventeur mais aussi la propre enfance d’Abrams qui réalisait tout comme ses jeunes héros des court-métrages à la manière de son modèle. On peut trouver la démarche parfois artificielle (Mission Impossible 3 simple épisode d’Alias dopé aux moyens hollywoodiens) ou trop déférente (Le Réveil de la force qui aurait pu tout réinventer et se contente de rassurer les fans par ses enjeux, personnages et situations éculés) mais quand cela fonctionne, Abrams se montre le seul capable de vraiment amener un regard singulier dans le contexte de redite (remake, reboot, suite et autre spin-off ayant pris le pas sur les créations originales chez des studios hollywoodien frileux) qui gangrène actuellement le cinéma américain à grand spectacle. L’analyse dense et précise d’Erwan Erbois donne en tout cas envie de se replonger dans la galaxie Abrams.

Edité chez Playlist Society

mardi 17 octobre 2017

Muriel ou le Temps d’un retour - Alain Resnais (1963)


Septembre 1962. Hélène Aughain, femme au début de la quarantaine et antiquaire à domicile, vit à Boulogne-sur-Mer avec Bernard Aughain, son beau-fils qui revient d'Algérie. Elle fait revenir son amour de jeunesse, Alphonse Noyard, un homme dissimulateur, charmeur et habile. Il arrive accompagné d'une jeune femme, Françoise, actrice débutante, qu'il fait passer pour sa nièce. Hélène les accueille et la cohabitation des membres du groupe va s'avérer source de tensions : rémanence des histoires propres à chacun, résolution du passé et amours contrariées.

Dans les premiers films d’Alain Resnais, le souvenir est un traumatisme qui nous hante dans les méandres intimes de Hiroshima mon amour (1959), une illusion qui nous échappe à travers le labyrinthe mental de  L'Année dernière à Marienbad (1961) ou encore un bonheur que l’on poursuit dans Je t'aime, je t'aime (1968). Resnais synthétise toute ces approches sous un jour intime et politique avec Muriel ou le Temps d’un retour, son troisième film.

C’est le souvenir d’un amour de jeunesse qui suscite les retrouvailles d’Hélène (Delphine Seyrig) et Alphonse (Jean-Pierre Kérien), longtemps après leur séparation douloureuse. C’est également souvenir qui trouble Bernard (Jean-Baptiste Thierrée) le beau-fils d’Hélène, marqué par son expérience de la Guerre d’Algérie. La flamme d’une passion passée guide les échanges nostalgiques, les regards troublés et la promiscuité espérée entre Hélène et Alphonse. De même l’attitude étrange de Bernard suscite autant le mystère que la pitié en laissant supposer les horreurs vues au front qui rendent si difficile son retour à la vie civile. Le film semble dans un premier temps étonnamment linéaire comparé aux travaux passés de Resnais mais les motifs de dérèglement se glissent progressivement. 

La jovialité forcée des retrouvailles est ainsi troublée par des cuts de montage abrupts qui rompent l’harmonie attendue comme pour nous en montrer d’emblée l’illusion. Après une entrée en matière constituant une relative unité de temps, Resnais déroule dans une sorte d’accéléré du rêve le déroulement de jours entiers, de lieux divers et de plusieurs intrigues parallèles. Ce parti pris était annoncé avec le premier repas ou par malaise, Hélène est mouvement ou babillage perpétuel pour ne pas laisser l’intimité et donc la vérité s’immiscer. Pour Alphonse cette poudre aux yeux se joue dans la répétition de l’évocation de ses souvenirs de résistants ou de sa vie d’entrepreneur en Algérie, mais aussi la vraie nature de ses rapports avec sa « nièce » Françoise (Nita Klein). 

C’est d’ailleurs l’amorce de romance avortée avec elle qui questionne quant au mal-être de Bernard, tout aussi fuyant avec une amante passagère et dont la supposée fiancée Muriel reste invisible.
L’impossible apaisement ressenti par cette narration est ainsi une manière de révéler les mensonges qui se dissimulent sous cet écrin apaisé. Hélène noie son chagrin et son argent au jeu, Alphonse le sien dans les bars où il se donne l’illusion de reprendre une affaire et si leur vérité sombre apparaîtra pleinement en conclusion, celle de Bernard se révèlera pleinement à mi-parcours. 

En Algérie, il fut le tourmenteur et le meurtrier de la fameuse Muriel en s’adonnant à la torture et depuis le souvenir et la culpabilité le hantent. Cette approche cryptique fascinante est la façon dont Resnais aura choisi d’évoquer la Guerre d’Algérie alors que la censure règne en France dès qu’il s’agit d’aborder le sujet dans la fiction. Le cadre même du récit est traversé de ces stigmates du souvenir avec cette ville de Boulogne dont Resnais filme les espaces sinistrés par les bombardements, ou des inserts sur des noms de rue ramenant à la Seconde Guerre Mondiale.

Le récit ne ralenti donc que dans sa première partie d’exposition, puis dans la dernière où les masques tombent. Le souvenir s’avère inventé ou volé pour Alphonse, étouffé pour Hélène et indélébile chez Bernard. Pour chacun l’illusion d’un quotidien normal est désormais impossible et les condamne tous à l’exil physique et/ou mental. Le souvenir ramène ici à un présent cruel et oppressant où Resnais offre à peine quelques respirations (les balades à cheval de Bernard) et privilégie souvent la modernité des barres d’immeuble froid de ce Boulogne reconstruit. Un des Resnais les plus sombre dont on retiendra particulièrement la prestation tourmentée de Delphine Seyrig. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte

lundi 16 octobre 2017

Un goût de miel - A Taste of Honey, Tony Richardson (1961)


Jo, une petite lycéenne un peu gauche, vit à Manchester avec sa mère Helen qui se soucie plus de trouver un nouvel amant que de s'occuper de sa fille. Un soir que sa mère l'a mise dehors pour vivre une nouvelle aventure amoureuse, Jo vit une brève idylle avec un marin noir. Enceinte et abandonnée par sa mère qui s'est mariée, elle rencontre Geoffrey, jeune homosexuel qui lui propose de vivre à ses côtés. Mais la mère ne l'entend pas de cette oreille...

Les héros incarnés par Albert Finney dans Samedi soir, dimanche matin (1960) ou encore Tom Courtenay dans La Solitude du coureur de fond et Billy le menteur (1963) semblent associer les grandes figures du Free Cinema a des incarnations uniquement masculines. L’origine littéraire des angry young men du mouvement en découle effectivement mais celui-ci sut aussi se préoccuper d’une gent féminine tout aussi étouffée dans le conformisme et déterminisme social de l’Angleterre d’après-guerre. Là aussi les plus belles réussites cinématographiques s’appuient sur une base littéraire, notamment la romancière irlandaise Edna O'Brien à travers sa trilogie des Filles de la campagne dont le deuxième volet sera adapté en 1964 avec The Girl with green eyes de Desmond Davis dont elle signe le scénario. Elle poursuivra cette réflexion sur la condition féminine avec le scénario original de I was happy here (1966) de nouveau réalisé par Desmond Davis. Cette base féministe se trouve déjà dans A taste of honey film fondateur du Free Cinema  où l’on trouve déjà au générique Desmond Davis encore cadreur et la jeune actrice Rita Tushingham future héroïnes de The Girl with green eyes. Après son premier film Les Corps sauvages (1958) adapté de John Osborne, Tony Richardson transpose à nouveau une pièce dirigée du temps où il travaillait au Royal Court Theatre. Elle fut écrite par Shelagh Delaney figure majeure du théâtre britannique qui amena ce réalisme cru et cette contemporanéité dès sa première œuvre A Taste of Honey, dont le succès en fit une des pièces les plus jouées d’après-guerre.

La pièce fut pour la première fois jouée dans le cadre du Theatre Workshop, un groupe se caractérisant par autant par le réalisme que l’excentricité truculente des milieux populaires dépeint. La sinistrose se ressent dans la durée, dans une précarité stagnante tandis que les désagréments du quotidien sont acceptés avec un rire gras et désabusé. Ce sera le ressenti dans la relation aigre et tendre entre Jo (Rita Tushingham) et sa mère Helen (Helen). Habituée aux pensions de famille sommaire, aux déménagements intempestifs et aux défilés d’amants de sa mère, Jo vit cette existence chaotique avec une ironie et résignation, la détresse se traduisant par les bons mots et le visage si expressif de Rita Tushingham. Le « couple » fille/mère nous amuse ainsi un temps entre la coquetterie de la beauté fanée Helen et le ton vindicatif de Jo, jusqu’à ce que cet équilibre soit bouleversé par le nouvel amour d’Helen, Peter (Robert Stephens). Ce dernier symbolise la figure masculine rétrograde et machiste (Helen réduite au silence, tâches ménagères et chantage une fois mariés) suscitant la soumission ou le rejet. 

L’affection ne peut naître qu’entre les rejetés de la société à divers degrés. Le récit donne donc à voir des communautés peu visibles dans le cinéma anglais à travers la romance interraciale entre Jo et le marin noir Jimmy (Paul Danquah) et son amitié avec l’homosexuel Geoffrey (Murray Melvin). Seul un Basil Dearden laissait voir jusqu’ici cette diversité, mais toujours dans un climat anxiogène de polar quand Richardson fait de cette promiscuité des « exclus » le seul rayon de lumière. La beauté formelle peut ainsi surgir de l’environ urbain sinistre avec l’émergence des sentiments, la photo de Walter Lassally et les cadres de Richardson offrant plusieurs instants de grâce. Le baiser dans méandres du bateau ou encore la première fois sur les hauteurs de la ville amène ainsi un lâcher prise touchant. L’aveu de sa grossesse de Jo à Geoffrey dans une alcôve illuminée de la ville avec une décharge en arrière-plan définit également ce décalage entre l’environnement dépressif et la bonté qui le surmonte.

La différence et l’exclusion latente de chacun nourrit ainsi une singularité qui par l’entraide permet de se distinguer dans la grisaille. Tony Richardson transcende le cliché (les attitudes maniérées de Geoffrey), rend touchante l’excentricité (qui constitue en fait une armure secrète) et défie le déterminisme - la scène où Jo observe un jeune attardé, s'interroge sur une possible déficience héréditaire la guidant vers son malheur. Cette union des laissés pour compte ne saura pourtant pas tout résoudre comme le moindre un final doux-amer renvoyant à la situation initiale et un avenir incertain. Les injustices étouffées et le propos direct du film contribuera à affirmer l’identité du Free Cinema tout en proposant une vision plus singulière du kitchen sink drama. Le film rencontrera une reconnaissance majeure – Prix d’interprétation pour Rita Tushingham et Murray Melvin à Cannes en 1962, meilleur film et scénario au BAFTA – et marquera durablement la culture anglaise notamment par le groupe The Smiths dont le texte de la chanson This night i opened my eyes en reprend la trame. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Film et ressortira en salle le 18 octobre